Tous artistes !

Conclusion

Conclusion

Sophie Limare

Annick Girard

Anaïs Guilet

Sophie Limare, Annick Girard, Anaïs Guilet, « Conclusion », dans Sophie Limare, Annick Girard, Anaïs Guilet (dir.), Tous artistes ! (édition augmentée), Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2017, ISBN : 978-2-7606-3838-9, https://www.parcoursnumeriques-pum.ca/8-tousartistes/conclusion.html.
version 0, 01/9/2017
Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International (CC BY-SA 4.0)

Ici se termine notre tour d’horizon des pratiques amateurs sur le Web qui, sans être exhaustif, en décrit les principales caractéristiques. Ce qui frappe sans doute de prime abord, c’est une relation en apparence complètement décomplexée à l’« Art ». Les pratiques artistiques amateurs s’inscrivent le plus souvent dans une relation référentielle ; toutefois, cette référentialité n’est pas celle d’une culture classique ou académique, mais celle d’une culture populaire en phase de globalisation. Que ce soit les milliers d’avatars (visuels ou textuels) de TwilightCf. Partie III « Les pratiques d’écritures amateurs » d’Anaïs Guilet.↩︎, la énième réappropriation de ThrillerCf. Partie II « Les pratiques sonores amateurs » d’Annick Girard.↩︎ ou de La JocondeCf. Partie I « Les pratiques visuelles amateurs » de Sophie Limare.↩︎, c’est en grande majorité dans le flux continu des productions culturelles de masse que les amateurs s’abreuvent. Le jeu de la reprise numérique qu’ils pratiquent favorise la diffusion de leurs créations, et ce partage culturel permet à des œuvres populaires anciennes d’être (re)connues par les jeunes générations, tout en perturbant l’identification de la référence. L’amateur semble montrer que l’emprunt et la pratique créative sont les lieux mêmes où se forge sa culture. La porosité des frontières entre culture populaire et culture légitime s’accentue jusqu’à mettre en circulation des objets créant l’illusion d’une production professionnelle – ceci est particulièrement frappant dans le cas des reprises intégrales d’un matériau sonoreCf. Partie II « Les pratiques sonores amateurs » d’Annick Girard.↩︎. Dans le domaine des pratiques visuelles numériques, les amateurs qui se rendent au musée se différencient des esthètes, notamment quant à l’acte de voir, qui devient secondaire, au « regard » d’une création de selfies soutenue notamment par la téléphonie mobileCf. Partie I « Les pratiques visuelles amateurs » de Sophie Limare.↩︎. L’œuvre numérique amateur se nourrit ainsi principalement des hybridations inhérentes à la culture du partage. Il reste que cette pratique de la reprise crée de nouvelles formes de domination, car la culture « classique » continue de n’être accessible qu’à un nombre restreint d’individus.

En complément d’une approche sociologique, il est important d’aborder ces pratiques amateurs sous un angle créatif afin de révéler à quel point ces dernières recèlent de potentiel, à défaut de valeurs plastique, poétique ou musicale intrinsèques. Au-delà de tout jugement, c’est le pouvoir d’inventivité, d’innovation et d’originalité, inhérent à ces productions amateurs visuelles, sonores et textuelles qui aura été mis en lumière. Sans jamais idéaliser la pertinence artistique de ces productions, force est de constater la vitalité des communautés amateurs. Le travail passionné de ces derniers multiplie à un rythme effarant les (re)créations visuelles, sonores ou textuelles. Quel que soit l’âge, le sexe, le milieu social de l’auteur ou le support utilisé, c’est le désir de créativité qui surgit lors de l’analyse des différentes productions amateurs, ancrées dans la culture du partage et de la participation.

Ainsi, les pratiques artistiques amateurs auront été abordées pour ce qu’elles sont par-dessus tout : des dynamiques esthétiques qui proviennent tout à la fois de leur statut amateur et de leur nature médiatique, puisqu’elles appartiennent irréductiblement au flux du réseau. L’étiquette péjorative associée à l’amateur s’atténue au fur et à mesure de la libération des contraintes économiques ou sociales inhérentes aux pratiques professionnelles. Cette liberté attire d’ailleurs parfois des artistes établis vers une pratique plus ludique ou des modes d’expression éloignés de leur spécialisation. Dans le cas des pratiques sonores numériques, l’hybridité des productions amateurs crée souvent l’illusion d’une production professionnelle parce que le matériau sonore de base est repris tel quel pour être associé à un nouveau contexte. La relecture d’œuvres célèbres révèle un mouvement qui n’est pas fondé sur l’ego, comme dans le cas des selfies, mais sur un cultisme aussi fondé sur l’adoration – d’un point de vue étymologique, un amateur est aussi celui qui « aime ». Cette esthétique de la reprise confronte les intellectuels, les musicologues, les sémioticiens et les philosophes de l’art à de nouveaux défis car ils doivent aborder ces pratiques sous des angles d’étude tels que la créativité, la parodie ou le témoignage. Ainsi, la question esthétique des œuvres amateurs semble devoir se poser surtout en regard de l’analyse de leurs modalités de production.

En tant que dynamique esthétique, les pratiques artistiques amateurs offrent moins une réflexion sur l’essence de l’art qu’un discours sur la relation de nos contemporains à l’art. Un art actuel dont les pratiques sont résolument en prise avec la labilité et le flux qui caractérisent le numérique. L’histoire littéraire et artistique a montré à plusieurs reprises que nul n’est apte à juger de la pérennité esthétique de quoi que ce soit, et n’a aujourd’hui le recul nécessaire pour savoir si les explorations artistiques fuyantes et instables de ces amateurs contemporains deviendront un jour des objets esthétiques en eux-mêmes.

Sophie Limare

Sophie Limare est agrégée d’arts plastiques et docteure en esthétique et théorie de l’art contemporain ; elle enseigne les arts visuels à l’ESPE d’Aquitaine — Université de Bordeaux. Elle a notamment publié Surveiller et sourire - Les artistes visuels et le regard numérique en 2015 aux Presses de l’Université de Montréal ainsi que Selfies d’ados en 2017 avec Jocelyn Lachance et Yann Leroux aux Presses de l’Université Laval.

Annick Girard

Sémioticienne des rapports musique, image et texte, Annick Girard enseigne la littérature française au Collège militaire royal de Saint-Jean. Elle s’intéresse aux œuvres cultes, notamment aux hommages cultistes rendus par les artistes (cinéastes ou réalisateurs de capsules Web) à travers leurs pratiques.

Anaïs Guilet

Anaïs Guilet est maîtresse de conférences en Littératures comparées et en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Savoie Mont Blanc. Elle est rattachée au laboratoire de recherche LLSETI, équipe G-SICA et est membre associée du laboratoire FIGURA, à l’UQÀM. Spécialisée dans les humanités numériques, ses recherches portent sur les esthétiques numériques et transmédiatiques, ainsi que sur la place du livre dans la culture contemporaine.